Making of

Culturellement parlant, il est difficile pour un public français (belge, je ne sais pas) de comprendre le travail de l’encreur, dans le cadre de la création d’une bande-dessinée. Est-ce à cause de l’héritage que la Bande-dessinée franco-belge nous a laissé au terme de ces 60 dernières années ? Nous avons une approche de ce média selon laquelle la bande-dessinée doit appartenir à son ou ses auteurs, pourvu qu’ils ne soient pas plus de deux, à savoir le scénariste et le dessinateur.

 

Or, le métier d’encreur existe depuis des lustres dans le 9ème art... Ne me demandez pas depuis combien de temps, ma réponse sera « depuis un gros paquet d’années ». Depuis que je lis des comics (le premier que j’ai feuilleté, ça devait être le Strange N°104, daté d’août 1978), j’ai toujours vu plus de trois noms qui désignaient les auteurs des planches que j’avais sous les yeux. Evidemment, à cette époque, je n’y connaissais à peu près rien, et j’avais donc du mal à comprendre qui faisait quoi, et pourquoi avoir besoin d’autant de monde.


  Aujourd’hui, plus que jamais, je le sais. Certes, j’étais au courant des responsabilités de tout-un-chacun dans le cadre de la création d’une bande dessinée, mais ce n’est que depuis peu de temps que je consacre du temps et de l’énergie à encrer les dessins d’un autre auteur.

 

Encreur... C’est quoi l’idée ?   

 

 

 Devant la crise profonde que traverse la bande dessinée en ce moment, j’imagine que les processus de créations en Europe, et plus spécialement dans le bassin Franco-Belge, sont bousculés, à l’heure actuelle. Les éditeurs semblent être partis dans une course en avant dans la production, la pérennité de leur santé financière  étant hypothéquée sur le nombre de leurs publications annuelles. L’idée n’est plus de gagner de l’argent sur la publication de titres, mais maintenant, d’espérer faire de l’argent sur des mouvements d’argents... De là à dire que les éditeurs sont dans un état financier permanent de cavalerie, il y a un pas que je refuse de franchir : je ne suis pas assez spécialisé en économie et pas assez concerné par l’aspect économique de ce milieu pour pouvoir me pencher sur ce problème, et me prononcer avec discernement et assurance. En plus de ça, je n’ai pas que ça à faire : créer des planches est excessivement chronophage.

 

 

 D’ailleurs, c’est à cause du temps, l’irréductible grand gourmand, que la nécessité de partager les taches est devenue omniprésente. Puisque les fréquences de parution deviennent un impératif de survie, il est nécessaire de prendre des réflexes de production quasi-industriels en matière de création de BD. On va donc fragmenter les taches pour raccourcir les délais de production. Hors de question de parler de Taylorisme dans ce cas : le savoir faire graphique de chacun des intervenants, dans cette chaîne de création, est impératif. On peut trouver ainsi plusieurs personnes qui s’attellent à la création d’une seule bande dessinée. Comme dit plus haut, si on trouve un dessinateur et un scénariste, on  peut aussi trouver un story-boarder, un encreur, et un coloriste.

 

 

 Me voici donc devant vous, à vous expliquer pourquoi le travail d’encreur ne peut pas se limiter à être considéré comme celui d’un « décalqueur ». L’encrage exige un savoir-faire, une maitrise du dessin, et suffisamment d’humilité pour respecter le style de tracé original que le dessinateur a produit en amont. Le travail entre le dessinateur et l’encreur est emprunt d’une confiance mutuelle absolue, et l’encreur se doit d’avoir suffisamment de ressource pour savoir interpréter certaines formes qui peuvent n’être que suggérées par le dessinateur. De même, la maitrise du tracé doit être au service total de la volonté graphique du dessinateur, le tout, dans les délais les plus brefs.

 

La recherche d'un travail le plus parfait possible étant de mise, il va sans dire que l'image visible dans ce post n'est que transitoire. Par soucis de cohésion, les choses n'en restent pas là, et le dessinateur original de la bande dessinée, ici Joël Jurion, revient encore sur ce travail pour en renforcer la cohésion graphique par rapport à son style personnel. On a beau vouloir travailler en symbiose, il ne faut pas oublier que l'encreur n'est pas le dessinateur original de l’œuvre, et qu'il y aura toujours des différences, fussent-elles infimes, entre ce que l'encreur réalise, et ce que le dessinateur désire.

 

 Voilà.

 

 

 J’ai assez perdu de temps à expliquer cette essence de l’encreur.

 

 

 Je retourne à ma table à dessin.         

 

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